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  • Quentin Perissinotto

Quand la parole attend la nuit



« Et il faut beaucoup d’humilité et la certitude d’exister pour admettre sans terreur que tout change. »

C’est la première fois que cela m’arrive. Je suis en train de d’écrire ma chronique alors que je n’ai même pas encore lu la moitié du livre. Je m’acharne sur les touches du clavier pour ne pas m’extraire du texte. En tapant mécaniquement ainsi, j’espère toujours sentir les mots pulser, exploser à la surface comme des bulles d’oxygène. Je ne pouvais pas attendre d’avoir fini le livre pour écrire dessus, j’aurais perdu de sa puissance en chemin. C’est le genre de texte qui ne vous laisse prendre aucun recul, aucune respiration, qui vous tient et ne vous lâche plus, les mots comme des flèches, la ponctuation comme des éclairs. Aucun préambule, aucune pose de décor ; on ouvre le roman et on est plongé au cœur même de l’histoire. Et la prose vous assaille. Alors que peut-être j’ai voulu écrire cette chronique pour tenter de me défaire de l’étreinte de ce texte. Ou pour y plonger sans plus en sortir.


Rien que le titre est une promesse à lui seul. Quand la parole attend la nuit. Il contient tout un monde de poésie et de mélancolie, un monde qu’habite avec brio Patrick Autréaux. Je n’ai entendu parler nulle part de ce roman, aucune coupure de presse, aucune mention à la radio, aucune chronique, comme une ombre dans cette rentrée littéraire. Alors qu’il vient d’être retenu dans la première sélection des prix Femina et Décembre. C’est pourtant un roman qui mérite de prêter sa voix au grand tintamarre de la rentrée ! L’écriture de Patrick Autréaux est une fulgurance poétique qui ébranle le réel. Travaillée au plus près des corps et des sentiments, elle se replie sur elle-même pour dire les doutes, les craintes, le temps qui semble ne jamais s’écouler, la fureur des éclats de conscience aussi. Sans jamais hausser le ton, Patrick Autréaux fait s’écouler les chapitres au rythme d’une prose limpide et sensible.


« Depuis leur rupture, est-ce qu’il ne souffrait pas au fond plus douloureusement de l’enfouissement de l’amour que de l’adieu, plus de la mise en doute de l’amour même que de sa fin, au point même de le croire irréel, inventé, mensonger ? Est-ce qu’il ne préférait pas retrouver cet amour-là, tout en sachant qu’il était mort, plutôt que de n’avoir affaire en lui-même qu’à sa propre détestation, sa propre haine, la négation de la vérité de cet amour-là ? »

Quand Solal rencontre Simon sur les bancs de fac de médecine, il tombe amoureux de lui instantanément. Ils vivent tous les deux dans le petit studio parisien de Solal et forment ainsi un couple d’amants, par la force des choses et du désir. Mais plus l’année passe et plus Solal a l’impression que Simon s’échappe, lui échappe. Qu’il s’en va trouver refuge dans d’autres draps. Il ne dit rien, se contente de taire les ronces de cette jalousie. Mais Simon lui avoue très naturellement qu’il fait d’autres rencontres, couche ailleurs. Solal ne dit rien, accepte en silence. Pourquoi est-il incapable de crier et de lui dire ses quatre vérités ? Pourquoi faut-il que tout cela le ronge de l’intérieur ? « Ce qui est terrible avec les amours trompées, c’est qu’elles révèlent ce que nous préférions ignorer de nous-mêmes, et qu’ainsi elles nous laisseront sans trop d’illusions. » Se sentant trahi, abandonné, désillusionné, Solal n’arrive pourtant pas à se détacher de cet amour désormais néfaste et ravageur. De cette duperie consentie. De cette impasse redoutée. Quand la parole attend la nuit est un roman d’apprentissage, un roman d’initiation amoureuse mais surtout, une lame de fond qui frappe et ébranle les certitudes sur lesquelles on pensait pouvoir prendre appui. D’une prose gorgée de poésie, Quand la parole attend la nuitnous fait prendre conscience qu’on est bien plus que soi.


« Vouloir connaître la réalité, c’est prendre le risque de s’y enfermer, c’est-à-dire d’accepter en préambule qu’il n’y a qu’elle, c’est en découvrir la complexité profonde et s’y enfouir, y étouffer au point de découvrir en son sein le lieu de notre échappement. C’est faire le choix de ne la voir que coupée du soleil artificiel de l’idéal et des idées pour se laisser engluer dans sa pesanteur, dans son excès, dans ses ruses. Et ainsi soupçonner ses mensonges. »


Quand la parole attend la nuit – 2019

Patrick Autréaux

Verdier

176 p.

15 €

ISBN : 978-2378560287

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