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  • Quentin Perissinotto

Les fillettes, l’histoire d’une mère comme d’une éclipse



Lire Gorokhoff, c’est entendre une musique résonner. Une musique très délicate, un air lointain qui berce, une mélodie à demi-mot comme un murmure. Puis la seconde d’après, une détonation merveilleuse. Lire Gorokhoff, c’est avancer à pas feutrés sur les frissons d’une grande symphonie. Et c’est devenir soi-même l’une de ces cordes qui vibrent de sensibilité.


« L’enfance est une atmosphère. Décor impalpable et mouvant, mélange d’odeurs et de lumières. Les silhouettes qui l’habitent sont fuyantes, et finissent par s’envoler. Sa mélodie est apaisante, la seconde d’après elle se met à grincer. Agonie à l’envers, épopée ordinaire, c’est le début de tout ; une fin en soi. L’enfance est irréparable. Voilà pourquoi, à peine advenue, nous la poussons gentiment dans les abîmes de l’oubli. Mais elle nous court après – petit chien fébrile – et nous poursuit jusqu’à la tombe. Comment peut-on en garder si peu de souvenirs quand elle s’acharne à laisser tant de traces ? »

Rebecca a trente-trois ans et dans l’âme, la fugue des étoiles


Les fillettes est un portrait comme une photo percée de lumière. La lumière, elle émane de trois filles et d’un mari. Et cette lumière, elle se heurte à l’opacité des rideaux blancs de la réalité qui se dresse devant Rebecca, incapable de délaisser les limbes protecteurs des rêves pour affronter ce monde insaisissable. Rebecca a trente-trois ans et dans l’âme, la fugue des étoiles. Elle a fait des études prestigieuses, parle plusieurs langues, est d’une élégance de satin, aimée mais surtout, prise au piège par des nœuds existentiels. De ce monde fait de salaires qui tombent à la fin du mois, de bureaux sombres mais confortables, de soirées où l’on parle de son travail, où l’on évoque ses prochaines vacances ; étouffée par toute cette société de gens normaux. Cette mécanique rassurante des choses qui broie Rebecca. Désarmée face à ce chaos qui ne cesse de la tenailler, elle dilue la substance du monde dans la chimie et se dissout ainsi toute entière dans des sphères éthérées, artificielles. Pernicieuses. Et dans ce combat infernal, elle n’aura comme alliés que la musique, la nicotine et son journal. Auxquels s’ajoutent les regards berceurs de ses trois filles et de son mari, impuissants.


D’une habilité et d’une délicatesse inouïes, Clarisse Gorokhoff dresse le portrait d’une mère par les paroles, les questionnements, les actes et l’amour de ses filles et son mari, autant que par les extraits de son journal intime. Gorokhoff – et si je ne cesse de répéter son nom, c’est pour bien que vous compreniez que c’est un nom à retenir – nous raconte l’intimité de cette famille désaxée sur une journée, pas plus. Et nous plonge dans la tête de ces cinq personnages, chacun en prise avec sa propre réalité dissonante, qui s’entrechoque avec celle de Rebecca, rongée par l’addiction. Ce qui est brillant dans ce roman, c’est la façon qu’a l’auteure de jouer avec les intensités, cette manière de faire poursuivre cinq personnages une même lumière. Une même lumière qui pourtant prend des lueurs si différentes… Chaque chapitre est une flammèche qui se jette dans le grand brasier de l’intrigue et qui fait crépiter ce personnage de Rebecca d’une ardeur quasi mystique. Car malgré toute la lumière qu’elle reçoit, Rebecca reste une éclipse.


« Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme ? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère ? »


S’il est une question qui colore le texte, c’est bien celle-ci : peut-on sauver une mère avec l’innocence et l’insouciance enfantines ? Pour Rebecca, la seule façon de ne pas être dans le massacre de la vie, c’est de demeurer enfant. Du haut de leurs 1, 4 et 6 ans, Ninon, Laurette et Justine lui donnent l’énergie nécessaire pour espacer ses prises de drogue. Mais jamais assez cependant pour décrocher. Et distraitement, les fillettes guettent les errements de leur mère pour se blottir dans ses éclairs de lucidité. Elles savent que Rebecca peut parfois être totalement happée hors de la réalité, mais elles savent surtout qu’elle n’est pas folle. Les fous, ce sont ceux qui ne rêvent pas. Leur mère, elle, est simplement préoccupée par des rêves plus passionnants. Des rêves faits d’un liquide inflammable…


Mais ces fillettes, ce sont autant Ninon, Laurette et Justine que Rebecca ! Car une fois ses crises de folie évaporées, Rebecca retrouve les instants d’une enfance enfouie en elle. Elle retrouve un monde bienveillant et accueillant. Mais alors, peut-on calciner ses démons grâce aux flammes de l’enfance ?


Clarisse Gorokhoff © Francesca Mantovani/Gallimard

« Manquer d’une mère, c’est porter en soi jusqu’à la tombe une fêlure. »

La forme du roman est très intéressante et ouvre à la perfection les perspectives et les questionnements. Gorokhoff aurait simplement pu se contenter d’alterner un chapitre sur deux ou trois entre journal et fiction ; mais à la lecture, nous aurions été pris dans une dynamique mécanique. Et justement, le propre de ce roman est d’aller se glisser au creux des singularités, d’ouvrir les libertés. Et au final, on se rend compte qu’il y a très peu de passages où Rebecca s’exprime directement. Mais chacun des extraits de son journal est d’une fulgurance ahurissante. Ainsi, avec un style extrêmement marqué et marquant, Gorokhoff creuse avec force un portrait fait de flottements. Presque le portrait d’une absente. Mais dont l’ombre jaillit de partout.


Si ce roman est aussi percutant et réussi, cela tient également de l’écriture pleine de grâce de Clarisse Gorokhoff. Au sein d’une histoire bouleversante, jamais l’auteure n’aura inséré du pathos. Jamais un mot de trop. Ce ne sont pas des silences, car autour le monde rugit, frappe, se fracasse lui-même. Son écriture est un vertige qui s’ouvre de plus en plus en nous, une coulée invisible dont on n’aperçoit que les torrents qui se déversent. Un onirisme qui résiste contre le fracas. Il y a dans l’écriture de Gorokhoff des petites touches de surréalisme, dans ces percées poétiques qui essaient de dire un réel diffus, illogique. Mais ce qui est certain, c’est qu’elle habille le chagrin de poésie d’une façon absolument exquise. Avec la pudeur de la finesse.


Lire Gorokhoff c’est tendre les mains pour récolter les larmes du ciel et les voir se transformer en perles. C’est agripper la lumière qui s’insinue dans les failles et transformer ce qui fut ébréché. Par la magie blanche des mots.



Les fillettes – 2019

Clarisse Gorokhoff

Équateurs

256 pages

18 €

ISBN : 978-2849906729

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