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  • Quentin Perissinotto

L’Âge de la lumière et des rêves tamisés


Self Portrait, New York Studio, New York, USA, 1932 © Lee Miller Archives, England

Dans cette rentrée littéraire, il y avait un roman qui m’intriguait beaucoup, dissimulé parmi les grands noms. Un roman plus resserré, intimiste, artistique. Un roman qui éveillait de grandes promesses, mais dont le pitch faisait aussi planer un doute : et si c’était trop ambitieux ? Beaucoup de romans placent le surréalisme au premier plan, encore plus font de Paris une ville de recherche de soi, alors la pente était glissante. Mais le livre de Whitney Scharer avait cette étrange insouciance de garder tout son mystère. Un mystère qui s’est dissipé dès le premier chapitre : quel souffle et quelle maîtrise !


Whitney Sharer ne nous emmène pas dans le Paris des années folles, elle nous le fait revivre par flashs successifs, par des larmes de lumière qui se déposent sur le filtre et duquel explosent mille nuances. L’histoire commence par une habile mise en abyme : Lee Miller n’est plus cette femme inspirée, elle s’est retirée dans le silence et la solitude de Sussex avec son mari Roland Penrose. Elle continue de déchoir gentiment, n’écrivant plus que des papiers culinaires pour Vogue. Mais lors d’un dîner, Audrey Withers l’informe qu’ils vont devoir renégocier son contrat, qu’elle n’a pas eu le choix. Mais elle a une grande idée pour son amie, qui enchantera les lecteurs de Vogue : un grand portrait de Man Ray. Une histoire qu’elle est la seule à pouvoir raconter…


Et voici Lee Miller trente-sept ans plus tôt, débarquant à Paris avec tous ses rêves et sa solitude, attablée devant un gratin dauphinois et un pichet de vin. La suite est une longue valse, tantôt calme et raisonnée, tantôt tumultueuse et passionnée. Sa rencontre avec Man Ray est un hasard, son histoire avec lui un détachement impossible. Il la voit d’abord comme une mannequin, elle veut apprendre le métier à ses côtés. Il n’aperçoit que ses seins flirtant hors du tissu de son peignoir, ne voulant la prendre qu’en photo. Elle finira par réussir à devenir son assistante. Puis dans l’intimité de la chambre noire, les effluves des produits chimiques se changent en parfums sensuels. Les ombres captives en corps emmêlés. Lee Miller élève, muse et artiste.


Lee Miller, Man Ray et Paris

L’écriture de Whitney Sharer est un diaphragme qui s’ouvre et se ferme, dévoilant les passions, voilant certains souvenirs. Mais c’est surtout un jet de lumière qui fait surgir la figure de Lee Miller, entre ambitions artistiques et ivresse amoureuse. Mais si Lee Miller se révèle être une élève attentive et une artiste hors pair, Man Ray lui n’accepte pas de partager avec les autres celle qu’il ne voit que comme sa muse… Devant ses excès de jalousie et de machisme, Lee tentera la fuite dans son art. Man, jaloux maladif et génie égocentrique, n’arrivera pas à supporter l’ascension de sa protégée et surtout, le regard des autres et leur admiration. Terré dans ses obsessions, il va peupler son univers photographique de la silhouette de Lee, pour qu’il puisse encore la voir les yeux fermés. Des cabarets du Paris bohème aux grandes déambulations sur les boulevards, des intérieurs riches et cossus aux ateliers d’artiste, c’est aussi le portrait d’un Paris révolu et vibrant qui se dresse sous nos yeux, pour finalement disparaître dans le brouillard anglais. Les coulisses également de ce Paris, où l’on croise Cocteau et sa verve, Dalí venant de ravir Gala à Eluard, Breton en maître à penser, tout un cortège de personnages et leurs jalousies !


Mais L’Âge de la lumière est surtout le tourment dans lequel est prise une jeune femme qui se rêve artiste. C’est l’ambition qui croise la réalité, la ténacité et l’audace qui font face à la rigidité des normes. Le courage d’une femme qui se bat pour ne gagner qu’une chose : sa propre liberté. Alors que les romans, essais, films, documentaires ont la large tendance à parler des femmes artistes en les reléguant dans l’ombre de leurs mentors masculins, L’Âge de la lumière montre la rébellion d’une femme contre cette assise et nous plonge dans sa quête de reconnaissance artistique. Sans cesse ballottée entre son rôle d’amante soumise et celle de maîtresse dominatrice, enfermée dans son quotidien de muse docile, cherchant à s’évader et voler de ses propres ailes dans ce monde dont elle ne maîtrise pas encore les codes, Lee est un être tiraillé par la douleur, la révolte d’un monde restreint, l’angoisse de l’inertie tout autant qu’elle est agitée par la frénésie créatrice, une sensibilité salvatrice et la curiosité de la vastitude des possibles. L’Âge de la lumière est l’âme d’une femme qui se cherche et d’une artiste en pleine recherche. C’est aussi l’histoire des souvenirs qu’on ne peut pas taire éternellement. Alors qu’elle a fui à son passé, on demande à Lee Miller d’écrire le portrait de Man Ray : car elle est la seule à lui avoir échappé.



L’Âge de la lumière – 2019

Whitney Scharer

L’Observatoire

448 pages

23 €

ISBN : 979-1032904022

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