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Valérie Favre, morcelée

  • Photo du rédacteur: Quentin Perissinotto
    Quentin Perissinotto
  • 6 févr. 2018
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 août 2019



Valérie Favre @ Arcinfo

Certaines expositions vous donnent à voir de belles toiles, placées les unes à côté des autres, comme un panorama. D’autres se permettent le luxe de convoquer espaces, matériaux, textures et lumière pour interroger le travail de l’artiste. Incontestablement, l’exposition que consacre le Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel à l’artiste neuchâteloise exilée depuis à Berlin fait partie de ces expositions avec une patte. Et quelle exposition ! Quel bonheur de voir une scénographie qui prend des risques et qui propose au spectateur plus qu’une simple visite contemplative. Pari réussi !

De Neuchâtel, à Berlin via Paris… puis retour à Neuchâtel

Valérie Favre est une artiste neuchâteloise autodidacte. Après avoir installé un petit atelier dans la cave familiale, elle met les voiles pour Genève. Et si sa venue dans la cité de Calvin était pour y étudier, elle se désintéresse très vite des bancs d’école et se passionne pour la vie culturelle. Elle tente sa chance à Paris, mais comme artiste peintre femme, les débuts sont difficiles. Nouveau départ, cette fois-ci pour Berlin, en 1998. Sa peinture puise dans la culture germanique et revêt des aspects enchantés, mystérieux, comme en témoignes ses paysages d’apparence paisible, mais où le surnaturel guette, intrigue et dérange. Son style ne cessera de s’affirmer et de se faire plus tranchant, plus vif. Exposée pour la première fois dans un musée en Suisse romande, c’est donc un retour aux sources plein de succès pour l’artiste de la région !

Lecture de l’œuvre et lecture de l’exposition


@ Valérie Favre

Si l’exposition présente à la fois des œuvres des années 1990 et de 2017, ce n’est pas pour autant qu’il s’agit d’une rétrospective. Briser le principe de linéarité est d’ailleurs un des grands axes de cette scénographie. La scénographie parlons-en justement : réalisée conjointement par les commissaires d’exposition et l’artiste elle-même, c’est le grand point fort de cette exposition. Jouant avec les volumes, l’espace et la lumière, elle met en dialogue les œuvres et leur imaginaire produit, forçant parfois les contrastes avec d’autres œuvres ou au contraire, les glissant dans une atmosphère propre.

Le jeu de contrastes, c’est à travers cela que s’articule la première des sept chambres. Deux peintures de l’époque parisienne – Robes Rouge (1994) et Pontormo (1995) – sont confrontées, sur un papier peint par Valérie Favre, à des œuvres plus récentes, mettant bien en évidence la différence de technique : d’un coup de pinceau rond, elle est passée à un geste plus dynamique, striant la couleur et les formes. Sur la toile se découpent des silhouettes, des arbres. Le rendu est beaucoup plus chirurgical, plus frontal et ne se fait que plus imposant au regard d’autres toiles plus harmonieuses. L’artiste le concède elle-même, elle « n’aime pas quand c’est beau ; je n’ai pas de peinture qui va bien dans les salons ». Mais nul besoin de comparer deux tableaux pour y trouver des dissonances ; au sein d’une même toile se confrontent l’aérien et le terrestre, les couleurs vives déchirent les pastels, l’obscur toise la lumière, l’empâtement délimitent le lisse.

Jeu d’échelles



L'ange arbre

Ce qui frappe cependant d’entrée dans cette chambre, c’est l’œuvre phare : L’ange arbre. Choisie pour représenter l’affiche de l’exposition, on s’attend à une peinture monumentale ; on pénètre dans l’exposition, on fait quelques mètres et en face de nous, sur un mur blanc, trône seul, un petit tableau de 40 par 30 cm. C’est renversant ! Disposer ainsi seul un petit tableau aux couleurs vives et contrastées sur une énorme paroi, c’est l’assurance de bouleverser les codes du regard. Le spectateur entre dans un jeu où les échelles de grandeurs sont brouillées et il comprend que l’exposition comme les tableaux, doit se lire. En poursuivant son chemin, il est de nouveau arrêté par un élément surprenant : une passerelle. C’est donc à un mètre du sol, sur un échafaudage monté spécialement pour l’occasion, que le spectateur admire les polyptiques de la deuxième chambre. Une mise en scène pour rentrer directement dans les grandes compositions théâtrales, où se côtoient musiciens, acrobates, majorettes et figures chimériques sans visage. Au sol, des tapis aux motifs orientaux. Toute cette chambre est pensée afin de mettre sur le même plan le spectateur et les tableaux, afin qu’il ne doivent pas lever la tête pour s’immerger dans ce cirque quelque peu macabre. Ces parades monumentales et carnavalesques puisent leur inspiration chez Max Beckmann ou James Ensor. La distance habituelle entre l’œuvre et le spectateur est certes effacée, mais une autre distance s’installe néanmoins : face aux tableaux de Valérie Favre, il y a toujours un instant de flottement qui nous enveloppe, un certain sentiment de trouble.

Re-décrire le portrait


@ Valérie Favre

Une autre thématique qu’aborde l’exposition est l’interrogation du portrait. Interrogation par rapport à son rapport dans l’histoire de l’art, mais interrogation également face à son actualité. Pour cela elle réinterprète les portraits qu’on pu faire Odilon Redon, Hugo Ball ou De Chirico, n’hésitant pas à travestir les genres et se mettre en scène, avec un masque. Jeu sur les identités ou saillie face à milieu artistique peinant à considérer les artistes femmes ? Les deux très certainement. Chez Valérie Favre, la lutte n’est jamais loin du jeu. Cette série, la plus récente et datant presque exclusivement de 2017, marque le retour de l’histoire de l’art dans le travail de l’artiste neuchâteloise. Si Valérie Favre aime intégrer divers référents dans ses travaux, l’art comme objet externe avait peu à peu disparu, supplanté par les influences du cinéma, théâtre ou de la littérature. Mais ce retour aux sources est double, puisque l’artiste confie avoir peint ici même, à Neuchâtel, son premier autoportrait !

Débris narratifs, débris de vies


@ Valérie Favre

Avec le texte de présentation de l’exposition, le visiteur est invité à « plonger dans l’espace pictural comme dans un récit qui se joue à l’infini ». Cet amas narratif qui se déroule puis s’enroule ponctuellement, c’est aussi ce que racontent les corps peints par l’artiste : tantôt recourbés, meurtris, noués, tantôt fiers, élancés, puissants, ils incarnent mille et unes histoires qui semblent se raconter en silence, derrière la toile. Ces débris narratifs, comme autant de figures découpées, se trouvent alignés, empilés dans une chambre qui fait office de halte : on s’arrête dans la vie d’une femme comme on s’arrête dans la contemplation de ses œuvres. Pour le coup, les grands murs éclatants de blanc se retrouvent peints en noir et confèrent à la pièce une ambiance intimiste. Censée montrer des facettes plus personnelles de son travail, la scénographie de cette salle peine à convaincre. On la sent forcée, ramassée, alors que le reste de l’exposition s’imposait de lui-même au spectateur. Surtout que celle-ci débouche sur une chambre qui descend sur le spectateur et le prend à la vertical. Ensuite, c’est le jeu entre lumière et obscurité qui s’immisce : le blanc des murs et de la lumière naturelle dansent autour des ombres noires, ces tableaux issus de sa série Fragment réalisée entre 2012 et 2017. Là encore la scénographie est maligne, étonnante, et laisse donc un sentiment de perplexité concernant cette chambre noire.

Plus que de montrer le travail d’une artiste jouant avec les matériaux, les textures et les imaginaires avec dextérité, cette exposition offre une véritable expérience muséale et permet d’aborder de centaines de façons les diverses séries qui habitent les murs du Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel. Il est impossible de ne pas passer par plusieurs états d’âme en visitant cette exposition consacrée à Valérie Favre ! Et puisqu’elle dure jusqu’à mi-août, prenez le temps de la voir plusieurs fois !

Valérie Favre

Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel

Esplanade Léopold-Robert 1, 2000 Neuchâtel

Exposition temporaire à voir jusqu’au 12 août

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